Projet des Halles : la méthode en questions

Le quartier des Halles est devenu la première porte d’entrée dans Paris. Sa restructuration en fait l'un des projets phares de la capitale et plus largement l'un des projets qui déterminera l'avenir urbain de la métropole dont il doit être le coeur urbain. Cependant la méthode mise en oeuvre soulève des questions fondamentales qui n'ont semble-t-il pas été traitées par le marché de définition.
Depuis la planification du Réseau Express Régional dans le S.D.A.U.R.P. (Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Parisienne) de 1965, avec trois ligne du R.E.R. et trois lignes de métro, la gare des Halles accueille aujourd’hui 800 000 franciliens en transit chaque jour, soit 288 millions de passagers par an (soit deux fois les flux cumulés des six grandes gares parisiennes) ! Un centre commercial à vocation régionale (le seul intra-muros), Le Forum, s’est greffé sur ce nœud multimodal métropolitain. Bénéficiant d’une zone de chalandise exceptionnelle, il capte 14 % des voyageurs, dont plus de la moitié de banlieusards. Le Forum ne compte cependant aucune locomotive alimentaire : il est composé d’un appareil commercial dédié principalement à l’équipement de la personne (H & M, première boutique d’Europe) dont le cœur de cible est composé de jeunes de banlieue. Il compte également un pôle culturel et de loisirs plus récent (la Fnac y réalise son meilleur chiffre d’affaire, et le multiplexe cinématographique UGC Ciné Cité, avec 3 .5 millions de spectateurs par an, est le premier cinéma d’Europe), qui attire davantage les parisiens. Ce véritable quartier souterrain, implanté dans le centre historique de Paris, entre le Louvre et Beaubourg, a largement modifié le tissu urbain et commercial de surface. Il est devenu un espace d’échanges entre plusieurs cultures au cœur de la métropole parisienne.
L’identité urbaine du quartier des Halles est resté mutilée depuis les années 70 par le trou des Halles qui a pris place sur les anciennes Halles de Baltard. Les espaces de circulation de la gare sont devenus étriqués, labyrinthiques, peu lumineux et insécurs. Le positionnement commercial du Forum est resté largement figé sur un modèle de banlieue. Le jardin de surface, d’1.5 ha est très morcelé, est mal approprié par les parisiens. L’architecture du Forum est tombée en désuétude, ne s’étant jamais réellement intégrée à son prestigieux environnement urbain historique. La restructuration des Halles est une nécessité pour adapter le quartier à sa nouvelle échelle métropolitaine, qu’il n’a jamais véritablement intégrée !
Cependant la méthode employée pour ce projet urbain peut laisser perplexe. A l’échelle métropolitaine, quelle place Les Halles doivent occuper dans la planification régionale du S.D.R.A.U.R.I.F. en cours de révision ? L’exécutif régional, qui est l’un des bailleur de fonds du projet, est resté absent d’un débat qui le concerne par l’ampleur de ce centre urbain dans la structure de l’agglomération. L’I.A.U.R.I.F. (Institut d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Ile de France), dont l’expertise des équipes pluridisciplinaires est reconnue, aurait pu utilement faire une analyse urbaine et prospective du cœur urbain de la capitale ! Au moment où se fait cruellement ressentir la nécessité de mettre en place une véritable gouvernance urbaine de l’agglomération, ce silence radio peut nous laisser dubitatifs sur son rôle moteur.
A l’échelle parisienne, la déconnexion du projet des Halles avec la révision en cours du Plan Local d’Urbanisme peut surprendre. Quelle est la cohérence du projet d’ensemble, s’il ne pose pas en termes clairs le rôle du premier pôle d’échange de la région ? La volonté affichée de rééquilibrage urbain vers l’est reste lettre morte si une meilleure répartition des flux de voyageurs n’est pas envisagée ou si de nouveaux pôles urbains, culturels et commerciaux en mesure de rivaliser avec eux n’est pas planifiée !
A l’échelle du quartier, quel rapport établir entre le centre commercial souterrain, les commerces de proximité et le pôle commercial de la rue de Rivoli ? Faut-il repositionner le centre de gravité du Forum ? Quel est le rôle et la place du jardin de surface ? Quels rapports urbain et architecturaux établir avec les monuments environnements (Bourse du commerce, Eglise Saint-Eustache,…) ?
À partir de ce constat, on peut s'interroger sur la légèreté des études préalables et des études techniques avant la passation du marché, en laissant à quatre équipes la libre élaboration d'un programme qui relevait davantage du concours d'idées que d'un véritable projet urbain qui réponde à la complexité du site. Et l'on sait pourtant l'importance majeure que peut produire un bon « programme urbain » préalable au lancement de la consultation, sur le rendu des équipes et sur la qualité finale d'un projet !
Le calendrier adopté, trop court pour des raisons électoralistes, bien que prolongé a posteriori à plusieurs reprises, n'a pas permis d'effectuer ces démarches.
La précipitation du lancement du marché de définition, les critères de sélections des équipes, trop techniques et pas assez urbains, le budget trop serré attribué aux compétiteurs au regard de l’ampleur de la tâche, a découragé beaucoup d'équipes d'urbanistes et d'architectes de qualité qui auraient pu légitimement concourir à ce qui constitue l'un des projets urbains majeurs en France.
En conclusion le marché aurait pu prévoir plusieurs phases, avec l’élaboration préalable d’un « véritable programme urbain », un premier rendu d'esquisses d'aménagement ouvert à une plus large sélection d'équipes d’urbanistes, qui aurait permis de retenir, pour un concours plus précis, quelques équipes d’architectes internationalement reconnus. Tout cela aurait alors contribué à une meilleure compréhension du site et de ses capacités de dialogue urbain !
Cela nous aurait évité, qu'après plus d'un an de travail, deux des quatre équipes en lice soit de fait hors sujet (Winy Maas et Jean Nouvel), ne laissant aux Parisiens qu'un choix trop limité (Reem Koolhaas et David Mangin) et, en l'état, largement contestable !
Le choix de présenter les projets sous forme de maquettes très finies a également été une cause de confusion pour la population, qui a cru avoir à choisir entre quatre projets architecturaux figés sans pouvoir les amender par la suite. Les minces évolutions postérieures réalisées par chaque équipe l'ont du reste confirmé.
Pourtant une bonne analyse du site par les équipes, une stratégie urbaine clairement définie, le traitement des différentes problématiques urbaines auraient dû faire l'objet de présentations de scénarii intermédiaires pour que les partenaires du projet et les habitants puissent s’entendrent sur un projet commun! Cela aurait permis d'avoir un débat de fond sur les questions urbaines soulevées par le projet plutôt que de disserter sur l'esthétique architecturale des maquettes !
À ce stade du marché de définition, la CAO doit se prononcer le 15 décembre sur le choix de l'équipe qui poursuivra ses études. Nous souhaitons, au-delà du choix qui sera prononcé et qui sera partiellement arbitraire compte tenu du process urbain, que la méthode mise en oeuvre et le calendrier retenu soient refondés très largement, afin de permettre l'émergence d'un véritable centre urbain pour l’avenir notre métropole.